Io sono – je suis – ich bin
Io sono – je suis – ich bin La représentation de danse qu’Enrico Tedde a donnée Au Taps-Scala à Strasbourg était intitulée «io sono – je suis – ich bin». Le thème de ce travail qu’on avait demandé au chorégraphe était : «rêve de star». En travaillant avec son frère, le compositeur Giorgio Tedde, le danseur a…
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Io sono – je suis – ich bin
La représentation de danse qu’Enrico Tedde a donnée Au Taps-Scala à Strasbourg était intitulée «io sono – je suis – ich bin».
Le thème de ce travail qu’on avait demandé au chorégraphe était : «rêve de star». En travaillant avec son frère, le compositeur Giorgio Tedde, le danseur a créé une œuvre très personnelle qui montre une fois de plus que l’on peut le considérer comme le philosophe parmi les danseurs-chorégraphes.
«Io sono – je suis – ich bin» est une réponse concise en trois langues à la question philosophique : «Que suis-je ?» Mais aussi «Qui suis-je ?» Le rêve de la vie de star, si présent dans notre société, n’est qu’effleuré par la pièce. Tedde traite ce sujet en passant, comme s’il suivait un lointain écho.
«Une star est sous les feux de la rampe. Plus la lumière est vive, plus souvent la star se trouve sous ces fameux feux de la rampe et plus son statut de star se confirme. La plus grande star de tous les temps, celle qui a réussi à focaliser le plus de lumière sur elle, celle dont a émané le plus de lumière est à mes yeux Jésus». Ce sont des paroles prononcées par Enrico Tedde dans le cadre d’une discussion avec le public. Ces paroles ont enfreint un tabou dans le monde artistique. Elles illustrent également que ces réflexions ont été le point de départ pour le travail de Tedde, mais qu’il a refusé de se laisser bâillonner par ces mêmes paroles. Dans l’art contemporain, une religiosité manifeste et manifestée se doit d’être traitée en persiflage. Jamais elle ne doit l’être de façon apodictique. Celui qui s’y risque n’est plus dans le coup. La philosophie et l’histoire du 19e et du 20e siècle ont trop profondément marqué l’image du monde de l’homme occidental. Du coup il est incapable d’aborder des messages religieux transmis par des artistes, sans préjugés.
Enrico Tedde le sait parfaitement et c’est pour cette raison qu’il a choisi la voie royale: ces prises de positions ne sont pas fermes et définitives, mais nuancées offrant de multiples possibilités d’interprétations. Que celui qui veut reconnaître le divin le reconnaisse. Que celui qui veut profiter des choses profanes en profite ! Mais, et là il n’y a aucun doute, «io sono – je suis – ich bin» ne serait pas l’œuvre de Tedde, si elle n’abordait pas, en dehors de toute religiosité, les questions philosophiques importantes de l’être humain.
« Mon travail sur cette pièce s’est fait de façon totalement intuitive. J’ai imaginé les différentes scènes sans avoir prémédité quoi que ce soit. Je ne me suis posé la question de leur signification qu’a posteriori. »
C’est une méthode de travail peu commune pour un chorégraphe. On sait qu’une chorégraphie peut être créée intuitivement d’après une musique particulière par exemple. On sait aussi que certains chorégraphes donnent de la liberté à leurs danseuses et danseurs quand ils travaillent sur leurs passages respectifs. Mais jusqu’ici, on ne savait pas qu’un danseur qui travaille sur un sujet n’a pas d’objectif précis, et qu’il n’utilise pas non plus de musique particulière pour l’aider dans l’élaboration de son œuvre. C’est si extraordinaire que cette façon de travailler peut être considérée comme un numéro d’équilibriste.
Et Enrico Tedde a joué l’équilibriste, totalement ! Même l’échec éventuel ne l’a pas fait reculer. La contrainte d’une date fixe à laquelle cette œuvre devait être terminée non plus d’ailleurs. Sa seule trame était un texte de son frère décédé qu’il a, contrairement à ce qui se fait habituellement, récité lui-même. Ce texte ne raconte pas d’histoire, il n’emmène pas non plus l’auditeur dans un monde étrange mais tourne autour du thème de ce que c’est qu’être homme, l’espace de vie de l’homme et son expression verbale.
«Chaque mot possède son propre langage. On ne peut pas échanger un mot contre un autre, juste comme ça ! » Voilà le constat que fait Enrico Tedde et son quotidien le confirme. Il est marié à la danseuse et chorégraphe allemande Virginia Heinen. Tedde vie à Strasbourg où on parle français et le danseur d’origine italienne se sert de sa langue maternelle pour communiquer avec sa fille.
«Io sono – je suis – ich bin – hier, ici, pour dire que…….non, non, io sono – je suis – ich bin – hier, ici non pas pour dire ceci» explique-t-il au public étant assis à son bureau. Encore et encore il essaie de dire pourquoi il est là ce soir ; parfois ses tentatives sont grotesques. Il s’embrouille avec ses propres dires. Il émet une thèse pour décréter l’antithèse immédiatement après. Il n’affirme jamais rien et ses contradictions vont en augmentant. Pour finir, il semble incapable de leur faire face, même si, et c’est cela qui est si intéressant, il a fait naître ces contradictions lui-même. C’est un dilemme auquel l’intelligence est confrontée en permanence. Ce dilemme représente une sorte de principe de vie inébranlable, un principe impossible à éviter ou à contourner.
Tedde évolue dans un décor complexe. En revanche le matériel et la technique mis en œuvre sont simples. Des cordes rouges, bleues, jaunes, vertes, blanches et noires sont tendues dans tous les sens. Elles délimitent encore davantage l’espace sur la scène, un espace déjà limité en soi. Ce méli-mélo de cordes multicolores s’étend en diagonale, vers le haut pour aboutir dans une sorte de couloir. Sur un plan incliné, ces cordes maintiennent le bureau devant lequel le danseur est assis. Très rapidement on se rend compte que ces cordes correspondent à des trajectoires prédéterminées qui donnent des limites à l’homme, elles le maintiennent et le font penser et réfléchir selon certains schémas très précis. Tout ceci ne peut être dépassé qu’au prix d’un effort majeur. Une image linguistique courante pour illustrer ce que Tedde montre au début de sa performance, serait la fameuse roue de hamster dont, une fois dedans, on ne peut plus échapper. Le monde «tendu» de Tedde avec ses limitations a de telles influences sur l’être humain, que celui-ci finit par ne vivre plus que des tensions, justement. Si………. si Johann Sébastian Bach n’existait pas ! Grâce à sa musique, l’homme assis à son bureau où, tel un maniaque, il remet en permanence ses accessoires d’écriture en ordre réussit à rompre avec cette folie en l’espace d’une seconde. A chaque fois que Tedde met les écouteurs noirs sur ses oreilles, le public entend une chorale de «la passion selon Saint Jean» de Bach. Tedde décrit par son langage corporel très expressif la transformation qui s’opère : comme illuminé de l’intérieur, enchanté, ravi, il plonge dans des émotions qui l’éloignent de ce que fut sa vie encore quelques instants auparavant. Mais ces moments extraordinairement beaux son courts. Trop courts pour influencer durablement sa vie. L’homme reste ce qu’il a toujours été : stressé, obéissant à des contraintes aussi bien intérieures qu’extérieures. Il ne semble prêt à la catharsis qu’au moment où quelque chose l’éjecte de sa trajectoire qui paraissait immuable. Et chez Tedde cela se produit au sens propre du terme. Son introduction verbale est suivie d’une danse sauvage, une rébellion essoufflée. Son corps doit obéir à des ordres venant d’ailleurs, il doit encaisser des coups – acoustiques – qui finissent par le transformer en Alien. Incapable de faire des mouvements harmonieux, avec des gestes brusques, comme un robot, il traverse l’espace en dansant. Du coup, cet espace lui réserve des obstacles de nature différente. Sans faire exprès, il se retrouve en dehors des limites de l’endroit ou il était encore chez lui, malgré lui, peu de temps auparavant. La musique change, le beat dur se tait, des voix mystérieuses aboutissent à un lamento serein. Tedde crée un espace immatériel qui est en opposition avec l’espace matériel que représente la scène. C’est cette musique qui libère le torturé de tout ce qui paraissait encore important et qui avait beaucoup de valeur encore peu de temps auparavant. La lumière sur le corps de Tedde est dure et tendre à la fois. Elle montre son corps de plus en plus dénudé, le reste disparaît dans le noir. «Io sono – je suis- ich bin» …..à ce moment là, on ne peut entendre ces mots, mais ils correspondent parfaitement à cet être humain sans défense qui est en train de se réinventer.
Une maladie, un coup du sort – beaucoup de choses peuvent nous éjecter de notre trajectoire. Heureux sont ceux qui, dans ce genre de situation, ont l’occasion de vivre ce que nous montre le danseur ici : Rinascita ! Une renaissance, recommencer à zéro ! Qui n’en a jamais rêvé ?
Maintenant, il est capable d’atteindre un état d’euphorie, dans lequel la musique de Bach l’avait mis auparavant, sans ses écouteurs. Voilà la définition impressionnante que se fait Enrico Tedde du paradis, à la fin ou au commencement de la vie. Un paradis, dans lequel l’homme innocent est lui-même et qui n’a besoin de rien si ce n’est d’une bulle de sons d’une beauté étourdissante. Ce n’est pas étonnant que l’on n’ait pas envie de retrouver ce monde innommable dans lequel la contrainte et la norme sont les éléments prédominants. L’homme est purifié, mais cette purification est de courte durée. D’abord imperceptiblement mais de plus en plus clairement, la chorale de Bach est distordue jusqu’à ce qu’elle se noie dans une multitude de sons indéfinissables, qui n’ont plus aucun rapport avec le divin. A l’accéléré, le danseur qui ne porte qu’une ceinture, traverse tous les stades de l’existence humaine, de la toute petite enfance jusqu’à la vieillesse. Pour illustrer cette évolution, Tedde se sert de différents ustensiles comme par exemple des saladiers en plastique qui symbolisent le goût, l’ouïe et la vue. Avec son accoutrement bizarre, il plonge même pour un court moment dans le monde des insectes. Au moment où il s’arrête sous le couloir, dans la partie arrière de la scène, l’alter ego du danseur le couvre tendrement d’une poussière blanche. Ses cheveux sombres blanchissent, mais il ne semble pas triste de vieillir, au contraire ! Sa danse sous cette poussière blanche qui couvre petit à petit le sol exprime plutôt la joie, comme si la poussière le couvrait de quelque chose capable d’apporter la guérison. Quelque chose qui donne la vie, qui ne la prend pas. «Moriti – Moriti» scandent les haut-parleurs. «Meurs, meurs !» une invitation jouissive soulignant la joie que l’on peut éprouver à la fin de sa vie. A ce point culminant, de nombreuses questions se posent : Faut-il suivre cette invitation et considérer la mort comme quelque chose de jouissif ? Est-ce que le temps guérit effectivement toutes les blessures, ou est-ce qu’il nous rapproche simplement d’une solution, d’une solution capable de tout guérir, celle que nous appelons la mort ou la rédemption ? La poussière blanche est-elle destructrice ou féconde ou les deux à la fois ?
L’alter ego de Tedde traverse à plusieurs reprises la scène. Parfois, il est inquiétant, parfois il donne la bénédiction. Au début, il porte un chapeau d’apiculteur. «Quand un apiculteur doit réunir deux populations d’abeilles pour les sauver, puisque seules elles ne pourraient survivre, il utilise de la farine qu’il vaporise, mélangée à de l’eau, sur les insectes. Réunies dans la lutte pour la survie en se nettoyant mutuellement les ailes, les abeilles finissent par se mélanger et former une seule et grande famille.» Voilà ce qu’explique Tedde dans un entretien qui suit sa performance. L’accessoire de l’apiculteur et la farine trouvent donc leur signification. Mais en dépit de ces explications, mon interprétation personnelle de cette scène impressionnante reste pour moi néanmoins valable. Et cela fait du bien, puisque rien n’est plus douloureux qu’un spectacle que l’on démystifie. Avec son explication, l’artiste réussit à enrichir la pièce d’une dimension supplémentaire au regard de celles que l’on imagine en la regardant. L’image de l’apiculteur qui sauve les populations d’abeilles fait aussi allusion à cette force qui, à chaque fois qu’un danger menace, fait en sorte que les hommes se rapprochent. Peu importe, si ce mécanisme s’enclenche à l’intérieur d’une famille ou bien dans un collectif plus important – jusqu’aux populations entières. Le principe de l’entraide dans le monde animal fonctionne aussi chez l’être humain. Selon ses interprétations on peut aussi réfléchir à la question de savoir si cela arrive à cause d’un destin qui est soumis à une force divine. Ou alors on peut se référer aux explications selon lesquelles l’homme, dans des situations d’urgence, fait intuitivement appel à des schémas de comportement biologiques ou sociaux. On pourrait appeler cela prosaïquement : l’aide à la survie de l’espèce.
A ce moment on pourrait penser que la pièce est terminée mais Enrico Tedde surprend son public et continue à danser. Avec cette fin si inattendue, il réussit une grande boucle et réunit la fin et le début de sa soirée. Au début, l’homme était à mi-chemin de sa vie. Il en était éjecté pour renaître et pour revivre à l’accéléré tout ce qu’il y a à vivre encore une fois, jusqu’à la mort joyeuse, la mort rédemptrice. Pour continuer ensuite dans sa vie d’avant, qui ne l’avait pas tout à fait libéré. Comme dément, le danseur détruit le décor, renverse la siège, casse le bureau et s’empêtre dans les innombrables cordages. Pas une seule pierre ne semble rester sur l’autre, aucune corde ne reste tendue comme au départ. L’homme qui a fait un aller-retour entre ciel et enfer, semble n’avoir rien appris. C’est presque douloureux de voir que toute cette souffrance n’a servi à rien ; mais cela fait du bien de voir, qu’il est toujours en vie et qu’il a ici et maintenant une autre chance de continuer. Epuisé, au bout de sa propre colère et de son délire, Tedde se réveille subitement, comme après un mauvais rêve. Ce qui lui reste à faire, c’est de remettre de l’ordre dans le chaos qu’il a causé. Il remet la chaise et le bureau à leur place respective et il remet de l’ordre dans les cordes. Un ordre réfléchi et reconnu qui restreint la vie en quelque sorte, certes, mais qui lui donne aussi un soutien appréciable. Un soutien dont l’homme a apparemment besoin, un soutien dont on ne peut échapper que quand un autre monde nous accueille.
Enrico Tedde a osé faire un numéro d’équilibriste sans filet et il n’a pas failli bien au contraire ! Il offre au public la possibilité de nouvelles prises de conscience, ce qui signifie rien de moins que chacun peut grandir, fort de ces nouvelles données. Une pièce d’une approche universelle à laquelle on peut souhaiter encore beaucoup d’autres représentations, également en dehors de l’Alsace !
Texte traduit de l’allemand par Andrea Isker
